
Cinq ans après leur premier album, les Lillois de Queen(Ares) reviennent avec « Choices ». Ce second opus, mûri au Métaphone d’Oignies, marque une évolution vers un son plus contrasté, toujous entre post-metal et doom. Loin des structures figées, le groupe privilégie ici l’instinct et questionne la place de l’individu dans un monde face aux boulversements actuels.
Rencontre avec Alex et Charly pour décrypter la genèse d’un album organique qui refuse les étiquettes.
Rencontre avec Queen(Ares), au-delà des codes.
Bonjour Queen (Arès), je suis ravie de vous revoir pour parler de votre deuxième opus : « Choices ». Il vous a été inspiré par votre résidence à Oignies, quel en a été le déclencheur ?
Alex : Oignies nous a surtout accompagnés dans notre développement : résidences, studio, et nous a donné un vrai soutien artistique, notamment sur l’aspect scénique et le comportement sur scène. En revanche, la composition de l’album était déjà bien avancée.
Au début de notre processus, on écrit surtout de manière instinctive, sans vraiment penser à une direction artistique précise : on crée ce qui nous plaît, sans se fixer de cadre particulier.
Charly : Le Métaphone qui est un ancien site minier, a fortement influencé notre premier single, Black Corridor, notamment par l’atmosphère du lieu.
En ce qui concerne la composition, on a prolongé naturellement les bases du premier projet, en les poussant plus loin : davantage de mélodie, des touches plus pop, et, à l’inverse, des passages plus extrêmes, flirtant parfois avec le black.
Cet album sort en pleine période électorale. Est-ce un hasard ou une résonance de l’actualité ?
Alex : c’est complètement un hasard.
Charly : On aurait même aimé qu’il sorte plus tôt, puisqu’il est terminé depuis plus d’un an. Il aurait pu coïncider avec les législatives, mais ce n’était pas intentionnel. Certains textes résonnent avec l’actualité, mais il n’y a aucun lien volontaire avec le calendrier électoral — ni dans un sens, ni dans l’autre
Du coup : diriez-vous que vos choix artistiques sont personnels ou qu’ils sont collectifs, et lequel influence l’autre ?
Charly : Sur la musique, nos motivations restent très personnelles, comme le disait Alex. Ce sont des choses qui résonnent en nous.
On cherche surtout à rester ouverts sur les thématiques et l’image du groupe, sans se limiter aux codes classiques de la communication métal. Tout est lié, en fait : l’extérieur influence notre musique, et notre musique influence aussi ce qu’on renvoie.
Le titre vient de Max, notre chanteur et bassiste. Il fait écho aux thématiques abordées dans les textes. Même s’ils sont très imagés, ils portent en filigrane des enjeux écologiques, sociaux, etc.
L’écriture de l’album mêle ainsi des choix très personnels et d’autres plus liés à des préoccupations de société — et le titre reflète justement cet équilibre.
Alex : Très honnêtement, je ne réfléchis pas vraiment à tout ça. Mon truc, c’est avant tout la musique.
Il faut que les thèmes me correspondent — certaines idées seraient clairement incompatibles avec mes valeurs — mais ce n’est pas là que je m’investis le plus. Ce qui m’anime, c’est surtout la composition, le son, et l’identité musicale du groupe. Pour l’aspect plus philosophique des textes, je préfère laisser Charly en parler.
Votre processus d’écriture est-il toujours aussi collectif que pour l’album précédent ?
Alex : Le premier album avait été conçu de manière assez classique : des répétitions régulières, un travail collectif pour affiner les morceaux, avec plusieurs enregistrements avant d’obtenir un résultat satisfaisant.
Pour celui-ci, le processus a changé, notamment avec le Covid. Je suis arrivé avec des riffs travaillés de mon côté, que j’ai ensuite développés avec Charly, avant de les proposer au reste du groupe. On a ensuite fait une grosse session de répétitions pour tout ajuster ensemble.
L’approche est donc plus intime au départ, l’idée du riff principal arrive de façon individualiste. Mais le résultat est toujours collectif : chacun doit pouvoir s’exprimer et s’y retrouver. Avant, les idées naissaient surtout en répète ; aujourd’hui, elles arrivent davantage en amont.
Cette façon de travailler et de retravailler vous permet-elle de mieux appréhender le live ?
Alex : Oui, il y a déjà le fait de bien maîtriser les morceaux pour le live, et d’identifier ce qui sera réellement jouable sur scène. Composer en studio sans pouvoir les jouer ensuite n’a pas vraiment de sens, pour moi.
Composer seul, derrière un ordinateur, c’est une chose. Mais jouer à quatre apporte une autre couleur : des variations, des ajustements, parfois même des erreurs… qui peuvent devenir de bonnes idées. Une faute peut ouvrir une nouvelle direction, et c’est justement ce travail collectif qui est essentiel.
Ça donne une autre couleur au morceau ?
Alex : Tout à fait. Pour « Darker Than Before » par exemple, mon idée de base était d’avoir un arpège de guitare en son clair. Et quand je suis arrivé chez Charly, Max a proposé de le faire un peu plus en blast, d’où cette intro presque black metal.
Le premier album parlait beaucoup d’écho-anxiété. Quels sont les thèmes pour celui-ci ?
Charly : Max et moi rédigeons les textes et on a des approches différentes. Je fonctionne beaucoup de façon visuelle : ce sont d’abord les morceaux qui m’évoquent des images, et j’écris à partir de ça.
En général, comme je préfère le papier, je remplis mes premières pages de mots-clés, de scènes, de bribes d’idées, qui se structurent ensuite pour devenir un texte complet. Les thématiques émergent plutôt de sujets qui nous touchent ou qui font partie de notre environnement, et qui finissent naturellement par se retrouver dans les textes.
« Exiles » par exemple, m’évoque des images de ruines, de destruction. J’ai beaucoup aimé le livre « Ravages » de Barjavel. Il parle de la destruction d’une société technologique (le livre parle d’une panne de courant mondiale et définitive NDLR) et des conséquences sur l’humanité, avec des aspects pas toujours positifs. On y retrouve aussi cette idée fantasmée d’un retour à la terre, mais il montre surtout que le bien et le mal chez l’être humain persistent, quel que soit le contexte.
Ce livre m’a beaucoup marqué, et ce sont vraiment des images comme celles-ci qui nourrissent mes idées. Et ce sont ces questionnements actuels, qui se retrouvent dans le morceau.
Ton écriture traduit des images en textes ?
Charly : c’est un petit peu ça, oui.
En quoi les cinq ans qui séparent vos deux albums ont changé votre façon de composer et de construire les morceaux ?
Alex : j’ai l’impression que sur cet album, on a poussé encore plus loin les contrastes par rapport au premier : des passages beaucoup plus calmes, vraiment assumés comme tels, et à l’inverse des riffs plus agressifs. L’ensemble est moins “doom” qu’avant. Je cherchais un son plus nerveux et plus organique.
Charly : Je pense qu’on comprend aussi mieux nos interactions musicales aujourd’hui. Sur le premier album, on se découvrait tous, puisqu’on n’avait jamais joué ensemble auparavant.
Maintenant, on se place différemment les uns par rapport aux autres, et certaines choses se font plus naturellement et plus facilement.
« Trancher, confronter, explorer ». En quoi ces termes reflètent-ils votre démarche artistique ?
Charly : Je pense qu’on ne cherche pas à se limiter à un quelque chose de précis. À titre personnel, cette idée de “faire un style défini” ne me parle pas vraiment, même si on m’a déjà proposé de rejoindre des projets très cadrés.
On essaie justement, de ne pas se bloquer dans une direction trop fermée. Forcément, il en ressort quelque chose d’identifiable, comme pour tous les groupes, mais nos influences sont assez larges et parfois éloignées. Par exemple, Max est très influencé par la country, et on peut le retrouver dans certaines inflexions vocales ou choix d’arrangements.
Alex : J’ai déjà souvent entendu dire que Charly apporte un côté un peu The Cure. Et honnêtement, ça ne me surprend pas, parce que je sais que tu es un de leur grand fan, je trouve ça même très cool. Ce n’est pas mon cas. Je les respecte beaucoup mais ce n’est pas vraiment ma tasse de thé.
On a des approches très différentes de la musique, et c’est peut-être justement ce qui contribue à ce résultat.
Votre musique mélange post-metal, doom, mais aussi des touches un peu folk ou new wave. Comment construisez-vous ces alternances et ces équilibres entre lourdeur et des passages très mélodiques et vraiment presque aériens ? Il y a vraiment des ruptures de rythme qui font qu’on passe de quelque chose d’assez « violent » à quelque chose de beaucoup plus doux.
Alex : C’est assez marrant, parce qu’il n’y a rien de vraiment prévu à l’avance sur les morceaux. On joue un riff, puis le suivant se construit naturellement selon l’intention ou la mélodie, ce qui nous amène parfois vers quelque chose de plus calme, plus agressif ou plus violent.
À chaque passage, on ressent ce qui “fonctionne” : un riff plus doux, plus mélodique, un solo ici ou là… Ça s’assemble progressivement, avec des idées qui se répondent. Au final, l’album est assez éclectique.
Et instinctif ?
Alex : Oui, c’est peut-être un peu réfléchi, mais ça reste surtout instinctif.
J’ai l’impression qu’au fil de notre discussion, cette notion d’instinct revient beaucoup. Est-ce que je me trompe ?
Alex : Il y a une base de départ, puis tout se construit autour. On suit l’instinct et la mélodie, sans chercher une structure classique. L’important, c’est de créer un morceau beau, qui nous parle et nous plaît, peu importe sa forme ou sa durée.
On retrouve cette notion d’instinct quand on parle de l’intensité des morceaux ?
Alex : Oui, complètement.
Charly : On compose souvent de façon chronologique, du début à la fin, sans structure définie à l’avance. Ça donne un côté assez narratif aux morceaux.
Je pense que ça nous aide à donner le côté « scénaristique » de nos morceaux. Sur « What if the soul remains ? », l’idée était de faire une progression continue pour casser nos habitudes. Ce n’est pas exactement ce qu’on a fait, mais ça a apporté une autre dynamique.
Comme le disait Alex, on réagit à la musique en direct, presque comme si on l’écoutait pour la première fois.
Ecrivez vous ce que vous avez envie d’écouter ?
Alex : Oui, sans doute. Après, il peut aussi y avoir des influences ponctuelles : un riff inspiré du black metal, un passage à la Emma Ruth Rundle, ou des choses plus planantes, jazzy ou rythmiquement plus structurées.
Ah, vous pourriez intégrer un peu de jazz dedans ?
Alex : Éventuellement, oui. Ce n’est pas un axe central, mais on n’est pas fermés.
Et si, à un moment, ça part ailleurs, on suit. On est assez ouverts musicalement. Comme on le disait, il y a surtout une grosse part d’instinct et de ressenti dans la composition.
Il y a deux chanteurs, donc deux voix centrales dans votre identité. Comment vous vous répartissez les rôles et comment travaillez vous ces deux voix ?
Charly : C’est assez…
Instinctif !
Charly : C’est le mot d’ordre ! (sourires) Mais, là, c’est le truc le plus pragmatique de notre façon de bosser !
En général, on sait où placer certains types de voix ou de dynamiques, mais beaucoup de choses se décident vraiment en studio, au moment de l’enregistrement, même pour les deux albums.
Et surtout, on a des timbres très différents avec Max : sa voix saturée est très orientée death growl, tandis que son chant est plus clair, presque crooner, avec un vrai contraste entre les deux.
On en revient donc au jazz !
Charly : En fait, c’est un peu notre Frank Sinatra. Moi, je suis très influencé par la New Wave : en chant clean, j’ai une vibe assez 80’s, et en saturé, quelque chose de plus braillard.
Je suis aussi très fan du chanteur de Refused, ce qui m’a influencé dans ce côté plus crié, plus “sale”. Du coup, on enregistre souvent les deux voix, et on choisit ce qui fonctionne le mieux selon les passages, les dynamiques, et ce qui répond au reste du morceau.
On voit ça comme des touches de couleur, des épices : on a plusieurs textures vocales et on pioche dedans pour servir le morceau.
Et parfois, ça amène des surprises. Des parties pensées en saturé finissent en clean, juste pour tester ou pour des raisons d’énergie en studio. Et ça donne parfois des chœurs clean sur des passages très lourds, ce qui crée des résultats inattendus mais intéressants.

Queen (Arès) artwork
On va revenir à votre artwork, très différent du précédent. Les couleurs sont monochromes. Il est à la fois très simple et très riche : avec cet épi de blé dont les extrémités se terminent en pointe, on passe du monde agricole à un monde industriel, voire guerrier.
Alex : C’est Max, qui l’a forgé dans le cadre de sa formation de ferronnerie d’art.
Je suis agréablement surpris de ton interprétation : elle est différente de la mienne, et je trouve ça très intéressant. Je n’avais pas du tout vu les choses sous cet angle.
Je trouve que c’est tout simplement un bel objet. On voulait partir d’une photo ou de quelque chose de réel, sans passer par du montage. Max y a passé beaucoup de temps, il s’est vraiment donné du mal. Et finalement, je trouve que c’est très réussi. Et je trouve très cool que chacun puisse avoir sa propre interprétation.
Charly : C’est un peu ce qu’on disait : il y a des éléments extérieurs qui font écho à des choix artistiques globaux, sans être toujours totalement maîtrisés.
Par exemple, sur notre premier album, la pochette montrait une épave dans l’eau avec beaucoup de ciel. Et je trouve que ça correspondait bien au son du disque. Là, en revanche, c’était un choix plus conscient : on voulait quelque chose de plus rugueux, avec un son qui évoque davantage le live, la sensation d’être dans la même pièce que le groupe, plutôt qu’un aspect plus cosmique.
Du coup, la colorimétrie plus terreuse de la pochette fonctionne bien. Même à l’intérieur, avec ce rouge brique, il y a quelque chose qui fait écho à notre environnement, notamment en venant de Lille.
C’est justement là tout l’intérêt d’une pochette minimaliste, comme de toute création : l’important n’est pas ce que nous en pensons.
Je trouve important aussi de laisser de la place à l’interprétation. En tant que spectateur, on construit nos propres lectures, parfois très personnelles. L’art sert aussi à ça : créer des échos différents selon chacun. Et c’est chouette que les gens puissent y voir autre chose que ce qu’on avait consciemment imaginé.
Alex : J’aime aussi que le choix des couleurs, soit un peu à contre-courant de ce qu’on voit souvent dans le métal. Ce bleu-beige ou même le rouge brique de l’intérieur de l’album sont des teintes qu’on voit finalement assez rarement dans les artworks de metal.
Je trouve très intéressant cette la prise de distance progressive avec l’imagerie metal. Les artworks deviennent de plus en plus recherchés, et ça ouvre davantage de possibilités.
Alex : Ça attire aussi davantage l’œil. Par exemple, le dernier album de Deftones avec ce serpent blanc sur fond vert, c’est marquant : tu le vois une fois, tu t’en souviens immédiatement. On n’en est pas du tout là, mais on a quand même fait des choix de couleurs un peu moins conventionnels. Et au-delà de ça, ce sont surtout des teintes qui nous plaisent beaucoup.
L’artwork est vraiment cette porte d’entrée vers un album. Un peu comme la couverture d’un livre ou la bande-annonce d’un film.
Alex : Tout à fait : tu peux voir un trailer et décider si tu iras voir le film ou non. Et inversement, une bande-annonce peut être ratée pour un film pourtant excellent. Mais c’est quand même le premier reflet que les gens ont de l’œuvre.
Comment s’est faite la rencontre avec Source Atone Records ?
Alex : Je joue dans un autre groupe, Junon, avec lequel on avait déjà pas mal collaboré avec Source Atone. On s’est dit que c’était logique de se tourner vers ce label pour ce projet, vu là où on en était avec le groupe, la scène et l’image qu’on voulait développer.
Il y a des groupes assez différents dans leur catalogue, mais qui partagent une certaine cohérence, liée à une scène un peu underground.
Les choses se sont faites assez simplement : un mail avec des MP3, une présentation rapide, et le fait qu’ils savaient déjà qui j’étais et que l’album allait paraître. On leur a demandé si le projet les intéressait, puis on a eu un appel derrière. C’est allé assez vite, de manière assez naturelle et très amicale.
Pour moi, l’aspect humain est fondamental. Un label, ce n’est pas juste des échanges froids autour de fichiers ou de contraintes administratives : il faut un vrai lien, une vraie relation.
J’avais déjà rencontré Chris et Arnaud avec ma fille, dans le cadre de Junon, et le feeling était très bien passé. J’apprécie beaucoup Source Atone pour ça.
Notre première réunion s’est d’ailleurs faite en visio, chacun chez soi, en mode apéro avec bières et cacahuètes. C’est anecdotique, mais ça change tout : ça détend l’atmosphère et ça facilite la communication.
Au fond, ce qui compte pour moi, c’est cette dimension humaine, simple et directe, loin de quelque chose de froid ou formel.
On arrive à la fin de cet entretien, je vous en laisse le dernier mot :
Charly : On parlait à l’instant de dimension humaine. Il y a une phrase que Max dit souvent à la fin de nos concerts, avant le dernier titre : « Aimez-vous les uns les autres, c’est à peu près tout ce qu’il nous reste. »
Maxime Mouquet (Basse, chant)
Charly Millioz (Basse VI, chant)
Nicolas Tarridec (Batterie)
Alex Renaux (Guitare)
POUR SUIVRE QUEEN(ARES) :
https://www.facebook.com/queenaresband
https://www.instagram.com/queenares_music
https://www.youtube.com/@queenares2009
https://www.tiktok.com/@queenaresmusic
Pour aller plus loin :
Ravage – Roman de René Barjavel : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ravage_(roman)
Emma Ruth Rundle : https://fr.wikipedia.org/wiki/Emma_Ruth_Rundle





