
À première vue, l’univers de Boisson Divine pourrait se résumer en quelques mots : des copains d’enfance, la Gascogne, le rugby, et une passion commune pour le heavy et le power metal. Mais derrière cette apparente simplicité se cache une identité bien plus riche, où se mêlent folk, traditions, langue régionale et une certaine idée de modernité.
Très vite, la discussion fait émerger d’autres ingrédients : une énergie rock’n’roll teintée de punk, une spontanéité presque sauvage, et surtout un profond attachement à un héritage culturel. Un héritage qui ne se revendique pas, mais qui s’impose naturellement, au fil des compositions et des histoires racontées.
Avec leur nouvel album, le groupe prolonge cette démarche instinctive : faire la musique qui leur ressemble, tout en donnant à entendre une culture, des récits et une langue parfois oubliés. Entre transmission et création, passé et présent, Boisson Divine trace ainsi une voie singulière, où la Gascogne dialogue avec des sonorités contemporaines.
Une identité libre, vivante, et résolument hors des cadres — à l’image de cette “boisson divine” dont ils tirent leur nom.
Merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. Pour vous présenter, je pourrais parler de copains d’enfance, de la Gascogne, de heavy, ou de power metal, de rugby et de Gaston Fébus. Mais aussi au folk, de traditions ainsi que de modernité pour vous présenter. Tout cela compose une identité assez singulière. Qu’ai-je oublié ?
Baptiste : La boisson, évidemment — à l’origine même du nom. On a déjà un portrait assez complet. Peut-être ajouter le rock’n’roll, et même une touche de punk. Un esprit un peu sauvage, hors limites, spontané, presque fougueux. Je crois que là, on tient quelque chose de juste.
On pourrait rajouter spontanéité et cette envie de tradition ?
Baptiste : Oui, l’héritage culturel, transmission.
Florent : « Tradition et modernité » — c’est bien dit. Mais c’est sans doute ce qui ressort, sans qu’on le cherche vraiment. Disons… une forme de contemporanéité.
Votre album prolonge le précédent et s’inscrit dans cet héritage culturel que vous souhaitez transmettre. On y retrouve cette dualité entre tradition et transmission, entre passé et présent — avec la volonté de mettre en lumière et de partager vos racines.
Baptiste : Le projet est d’abord né d’une envie simple : faire la musique qui nous plaît et parler de sujets qui nous touchent. Mais avec le temps, on a réalisé que nos chansons permettaient aussi de faire découvrir des légendes, une langue et une culture dont les gens ont été éloignés.
Cette volonté de transmission s’est donc imposée naturellement. Aujourd’hui, c’est devenu un véritable objectif : faire vivre cette culture à travers une esthétique plus contemporaine, rock et métal, et en quelque sorte faire sortir la Gascogne de ses frontières.
Florent : Il faut préciser qu’on n’avait pas au départ une intention militante. On a simplement parlé de ce qui nous entourait, et la dimension de transmission s’est faite naturellement à travers la musique.
Parallèlement, Baptiste compose beaucoup. L’une de ses chansons, « Hé la passa », qui est issue du répertoire traditionnel, est aujourd’hui reprise par des chanteurs et des ensembles polyphoniques en Gascogne — c’est un exemple de ce partage et de cette transmission.
C’est un partage plus qu’une revendication !
Florent : On n’a pas de démarche militante : c’est avant tout une expression naturelle. Le gascon, que Baptiste a rapidement maîtrisé, fait partie de nos racines et de notre héritage.
Cette identité s’est mêlée à des influences comme le heavy metal, le punk et des traditions locales et le groupe est née de ce mélange. C’est à la fois projet musical et espace de réflexion.
Chacun d’entre vous a un emploi à coté de ce projet musical : est-ce un choix assumé, une volonté personnelle, ou plutôt une nécessité ?
Florent : Personne ne vit de notre musique : chacun a son métier. Je suis viticulteur, un autre membre du groupe est éducateur canin. Le projet n’a jamais été pensé comme une carrière professionnelle, ni même comme une ambition de le devenir. A titre personnel, ce mode de vie en tournée permanente, loin de chez moi, ne m’aurait pas convenu.
Le groupe reste donc un projet passion, sérieux mais assumé comme un “hobby”. Ça permet d’entretenir la flame. Parce que, même si l’aventure est belle, on peut avoir ce sentiment de lassitude au fil d’une longue carrière.
Baptiste : Et puis, ça deviendrait lassant de tourner en permanence — de jouer tous les week-ends ou plusieurs fois par semaine, d’enchaîner les dates et de refaire chaque soir le même set dans un endroit différent.
Vos morceaux parlent à la fois la petite et la grande histoire : les villages, les traditions, mais aussi les grands bouleversements comme l’arrivée du chemin de fer dans les campagnes et le choc de la modernité sur le monde rural. Mais aussi des épisodes historiques, comme la présence anglaise dans la région avec le Prince Noir, ainsi que des thèmes liés à la religion, aux superstitions et aux légendes. Comment construisez-vous vos récits ?
Florent : Ce sont avant tout des thèmes qui nous parlent naturellement. On tombe parfois, sans faire de grandes recherches, sur des sujets via des forums ou des histoires locales. Comme ce fut le cas pour « le Palestrio », qui est un ancien palais fortifié dans les Landes.
Il arrive aussi qu’on soit obligé de « broder » parce qu’il n’y a pas beaucoup de sources. Mais l’élément historique reste surtout un contexte qui donne de la couleur à la chanson. Ce n’est pas toujours documenté en détail, mais cela apporte un vrai cachet.
Au final, cela vient surtout de notre passion pour l’histoire, les légendes, les mythes et les récits anciens. Sur cet album en particulier, cette dimension épique est plus marquée, même si les thèmes varient selon les envies.
L’idée est de remettre en lumière des éléments d’histoire ou de culture parfois méconnus, comme la figure du Prince Noir, que tout le monde ne connaît pas forcément en détail.
Baptiste : Il existe chez nous, une forme de rivalité historique avec les Anglais. Elle est très présente dans l’imaginaire collectif, notamment à travers le rugby et le “crunch”. Il faut se rappeler que bien avant l’unification française, une partie de la Gascogne a appartenu au royaume d’Angleterre pendant deux siècles. Cette histoire est particulièrement riche et fascinante.
Et dès qu’on s’y plonge, on entre dans une véritable “boucle sans fin” : entre récits locaux, superstitions et légendes, chaque village possède ses histoires, ses croyances, ses sorts ou ses traditions, ce qui rend cet univers inépuisable.
Florent : Ça permet aussi de redécouvrir certains sujets : on tombe parfois sur des choses qu’on ne connaissait pas et qui se révèlent passionnantes. Il y a aussi une forme de réappropriation de notre histoire, différente de celle enseignée à l’école. On aurait aimé qu’on nous parle des figures comme le Prince Noir, dès le collège, et pas seulement des Carolingiens ou des Mérovingiens.
Baptiste : Les inspirations viennent souvent au gré des rencontres. Parfois, on part d’un sujet précis comme la guerre de Cent Ans, d’autres fois d’un simple nom de lieu intriguant, comme Maubourguet (“mauvais village, mauvais bourg”). Même sans connaître toute l’histoire, on sent qu’il y a quelque chose à creuser, qu’on garde en tête pour plus tard.
Florent : Les thèmes ne sont pas forcément définitifs au moment où les chansons sont maquettées. Les paroles peuvent être posées rapidement pour avancer, mais il existe toujours un réservoir d’idées, de sujets notés ou simplement gardés en tête, dans lesquels on pioche ensuite. À un moment ou à un autre, il faut bien s’y replonger pour les développer.
Quel est le processus de création chez vous ? Est-ce que l’écriture se fait directement en gascon ?
Florent : J’écris mes textes en gascon, les autres écrivent en français, et ça nécessite ensuite une véritable adaptation. Une traduction mot à mot ne fonctionne pas, car il faut respecter la mélodie, les accents toniques, le rythme et les rimes.
C’est donc un travail de réécriture et de réinterprétation : certaines phrases s’intègrent naturellement, d’autres demandent de tout réagencer pour que ça “tombe juste”. Mais dans l’ensemble, la matière de départ est toujours là.
Baptiste : Ce n’est jamais une version littérale : quand je propose des textes en français, on me renvoie parfois des lignes de chant, et j’essaie d’y coller au mieux. Mais en réalité, l’idée est de ne pas trop se donner trop de contraintes, puisque tout sera de toute façon adapté.
C’est même un véritable processus de réécriture : mon texte sert de base, puis il est transformé pour donner naissance à une nouvelle version. C’est presque un double “accouchement”, le mien puis celui de l’adaptation. Et au final, je redécouvre mon propre texte à travers ce travail, ce qui est assez fascinant.
Il s’agit donc de trouver cette place et cette musicalité propres à la langue gasconne !
Florent : Elle apporte une vraie musicalité grâce à ses accents toniques, comme dans la plupart des langues — contrairement au français, souvent plus “plat”. Chaque mot porte un rythme naturel, ce qui donne quelque chose de très chantant à l’écriture.
Sa richesse permet aussi une grande souplesse poétique : les petits mots et particules facilitent l’ajustement du rythme, notamment pour retomber juste sur le bon nombre de pieds. Enfin, son vocabulaire est très modulable, avec des nuances créées par des suffixes et des déclinaisons affectives, qui permettent de transformer un mot de base en différentes variations pleines de sens et de subtilité.
Baptiste : On peut enrichir les mots en gascon grâce à des suffixes qui leur donnent des nuances, comme “hillasse”. L’“accent chantant” du Sud vient aussi de l’accent tonique propre à ces langues régionales, héritage d’une époque où le français n’était pas dominant.
J’imagine qu’on vous parle souvent de vos influences métal, mais que pouvez-vous me dire du groupe Nadau ?
Florent : Que la trajectoire de Boisson Divine aurait sans doute été très différentes sans ce groupe. Ils sont culte chez nous, et ils ont su toucher un public bien au-delà des sphères militantes ou locales, en devenant vraiment populaires.
Ils jouent souvent, dans des villages, des arènes ou des halles, en dehors des salles classiques. Et ils attirent toujours un large public. Ils remplissent leurs lieux de spectacle avec une régularité impressionnante depuis plus de 20 ans.
Baptiste C’est aussi très générationnel : les aînés retrouvent une langue qu’ils ont souvent entendue dans leur enfance, tandis que les plus jeunes découvrent ces sonorités, parfois absentes de leur vie familiale. Dans ce sens, Nadau joue un véritable rôle de transmission, en maintenant vivante une langue et une culture à travers la musique.
Parlons un peu de votre musique. Si on osait la formule, pourrait-on dire que Boisson Divine est un peu le “fils punk” de Iron Maiden et de Nadau ?
Florent : C’est ça ! Le fils naturel de Steve Harris et de Maïté !! Un mélange entre le côté heavy et l’ancrage traditionnel.
Je trouve que ce serait réducteur de s’en tenir qu’à cette filiation. Votre album est bien plus riche et varié. Je retiendrais plusieurs morceaux, comme « Maria » et sa valse, très mélodique et entêtante, ou encore « Le prince noir » et sa cavalcade, qu’on retrouve aussi en filigrane sur « Palestrion », et surtout « Le pont du diable », où le morceau bascule d’un menuet vers des accents plus power metal. Ainsi au-delà du mariage entre Iron Maiden et Nadau, il y a aussi une rencontre plus baroque, presque à la manière de Lully.
Florent : Oui c’est vrai que c’est la première fois qu’on a ces influences classiques. Elles existaient déjà de façon plus discrète sur un titre précédent, mais ici elles prennent une vraie place.
Je n’écoute pas souvent de musique classique, parce les conditions pour en apprécier toutes les nuances ne sont pas toujours réunies. Mais elle apporte une richesse dynamique très forte.
On a d’ailleurs eu la chance de collaborer avec de vrais musiciens classiques. On a enregistré ensemble en une seule session, en donnant une vraie ampleur aux arrangements. Une expérience marquante qui donne vie au morceau, même si ce registre reste une exploration ponctuelle plus qu’une direction permanente.

Boisson Divine artwork
On va parler de l’artwork et de l’importance du visuel : chez Boisson Divine, image et musique sont liées, le visuel venant refléter l’univers global de l’album.
Baptiste : Ce titre d’« Eretatge » (Héritage) est arrivé après. Ce n’était pas le titre premier. Mais l’album rassemble tant de références : batailles anglaises et françaises, légendes, menuet, etc. Et la pochette prend la forme d’un patchwork de gravures, entre 60 et 80 images, fruit d’un important travail de recherche réalisé par l’artiste Cédric Nott.
Le résultat a un côté très immersif, presque nostalgique, rappelant les pochettes détaillées des grands albums de heavy metal — où chaque élément cache un clin d’œil ou une référence. On est retombés en enfance quand on l’a découvert un peu comme quand on regardait la pochette de « Somewhere In Time » de Maïden avec toutes les références qui y sont cachées.
Ici, tout est pensé et en lien direct avec les thèmes et les paroles des morceaux.
Comment s’est faite la rencontre avec Verycords ?
Florent : À la suite d’une chronique dans un magazine français, le patron du label a été immédiatement séduit par notre musique. Il faut dire qu’il a des origines corses et la dimension polyphonique du projet lui a beaucoup plu. Même si les styles diffèrent, il y a trouvé des points de connexion évidents et a décidé de proposer une signature au groupe, avec une offre difficile à refuser.
Comment allez vous défendre cet album ?
Baptiste : Il y aura une dizaine de dates, peut-être un peu moins, à partir de fin mai. Le groupe reprendra la route à ce moment-là, avec une présence sur quelques festivals, même si certaines scènes plus locales ne sont pas au programme, comme Mennecy.
La date la plus proche sera le Fort Metal Fest le 13 juin, vers Besançon-Dijon. Une tournée volontairement limitée en nombre de dates, en raison des contraintes de déplacement et d’organisation.
C’est moi qui vous remercie pour ce superbe album et puis le plaisir de cet échange.
Retrouvez notre article à propos du clip « La Hialaira » : https://loudtv.net/news/boisson-divine-devoile-la-hialaira/
Retrouvez le groupe sur sa page facebook : https://www.facebook.com/boissondivine.officiel
Pour aller plus loin :
Le groupe Nadau : https://www.nadau.com/





