Igorrr – Amen (2025) : le chaos sublimé

Pour ceux qui ne connaissent pas Igorrr : non, c’est pas le vieux pote de taff de votre père. C’est l’œuvre de Gautier Serre, entouré de musiciens. Le cinquième album studio d’Igorrr, Amen, est une claque. Mais pas une claque de ton daron énervé après toi, non non : une putain de claque sensorielle. Celle qui pique mais qui te donne du plaisir. On est sur le sensoriel des hypersensibles. Le sensoriel de ceux qui vivent leurs émotions à 3000%. Grandiose, monstrueux, majestueux, je ne saurais quoi vous dire de plus.
Loin de l’étiquette « expérimental » trop facile et trop simpliste vu la complexité de l’œuvre, Amen prouve surtout une chose : ici, tout est composition au sens noble du terme, porté par de véritables instrumentistes, des voix incarnées et une vision d’ensemble qui percute.
Bref : tout ce que j’adore. Pourtant, si vous lisez mes chroniques, vous savez que la musique électro, surtout dans le metal, et les musiques trop produites ne sont pas de mon goût. Et pourtant… Igorrr sait s’arrêter où et quand il faut. L’osmose entre le classique, le metal et l’électro est plus qu’harmonieux : il est en communion.
Écouter Amen (dans son intégralité, je vous le recommande), c’est donc accepter de traverser le spectre entier des émotions. Hypersensibles ou non, impossible de ressortir indemne : on a envie de pleurer, de tuer, de détruire, de se détruire, d’enfanter. Et ce n’est pas faute de le répéter : les albums se ressemblent bien souvent et manquent d’âme. Autant vous dire qu’Amen réussit là où beaucoup, sans pour autant être « mauvais », échouent : il donne un vertige émotionnel des plus jouissifs.
Igorrr : du baroque moderne dites-vous ?
Igorrr se revendique baroque, et cela se ressent profondément dans Amen. Alors soyons clairs : pas baroque au sens le plus académique du terme, pas au sens des fugues ou des contrepoints rigides, mais dans l’exubérance ici mesurée et le contraste.
Comme les compositeurs baroques classiques multipliaient les ornements et les effets pour émouvoir, Serre juxtapose metal extrême, électro, instruments classiques et voix lyriques, créant un univers saturé, hybride, parfois grotesque, mais toujours magnifiquement sculpté.
Chaque explosion sonore, chaque rupture de rythme, chaque détail instrumental devient un ornement au service d’un grandiose émotionnel, un baroque du XXIᵉ siècle, viscéral et hyper-émotionnel. Je vous propose souvent dans mes chroniques des accords vin – metal. Ben aujourd’hui, Amen me donne envie de vous proposer un lieu – metal : je me verrais terriblement bien écouter l’opus au sein de l’Abbaye de Hautecombe (73, Savoie RPZ), emplit d’oeuvres gothique-troubadour.
Montagnes russes sonores : welcome to Igorrrland
Mais, revenons en à nos Moumouton ! Dès l’ouverture, Daemoni, Marthe Alexandre, chanteuse lyrique, mezzo-soprano, impressionne par la puissance et la justesse de son timbre, évoquant parfois Veronica Bordacchini de Fleshgod Apocalypse. Pour cette intro, les passages électro flirtent brièvement avec le dubstep – l’ombre de Skrillex plane un instant – mais s’interrompent toujours avant la saturation, comme si Serre maîtrisait à la perfection l’art de la frustration (enfin, dans mon cas, la défrustration car le dubstep, c’est vraiment pas ma came).
Le deuxième titre, Headbutt, surprend par son élégance pianistique, rappelant le lyrisme dramatique d’Intro de Muse. D’ailleurs, on vous en parlait il y a quelques jours à peine de l’album : https://loudtv.net/news/igorrr-piano-metal-et-coups-de-tete-headbutt/
Malgré un titre qui m’évoquait Matt Damon dans un épisode de South Park, le morceau déploie des arrangements raffinés et une gravité saisissante qui contrastent avec cette première impression humoristique. La musique prend le dessus et confirme le soin apporté aux textures de l’album.
Avec Limbo, Igorrr bascule dans une mélancolie hypnotique. On y retrouve une atmosphère quasi vidéoludique, qui rappellera à certains le thème de Vincent Valentine dans Final Fantasy VII, The Nightmare Begins, ou encore les nappes spectrales de la tour de Lavanville dans Pokémon. Un mélange troublant de sacré et de profane, où la voix s’élève telle une incantation, soutenue par des orchestrations d’une noirceur presque satanique.
Puis arrive « Blastbeat Falafel », coup de cœur absolu que j’avais eu lorsque le titre est sorti. Portée par un featuring marquant avec Trey Spruance (Mr. Bungle) à la guitare et au chant, et Timba Harris (Estradasphere, Secret Chiefs 3) au violon et à la trompette, la chanson intègre des sonorités orientales qui ouvrent encore davantage le spectre de l’album. À ce stade, on se demande si le reste pourra tenir la comparaison. Mais Igorrr réussit le pari : Amen maintient cette intensité jusqu’au bout, sans jamais se trahir ni tomber dans la facilité.
Un dessert sonore déstructuré
Avec ADHD, cinquième piste, Igorrr plonge plus franchement dans l’électro. Un choix qui pourra diviser : trop prononcé pour certains (comme moi), parfaitement à sa place pour d’autres. L’introduction, évoquant par instants du vieux Stupeflip, intrigue immédiatement. Le morceau se construit de manière fragmentée, presque chaotique, à l’image d’une souris traversant une maison, disparaissant et réapparaissant à des endroits inattendus. Moins convaincant à titre personnel, le titre conserve néanmoins toute sa pertinence dans l’architecture globale de l’album : Amen ne serait pas complet sans cette chanson.
La sixième piste, 2020, se présente comme un dessert déstructuré dans un restaurant gastronomique : on ne sait jamais vraiment à quoi s’attendre. Chaque élément semble isolé, presque fragile, on a peur de le casser, un peu comme si la composition risquait de s’effondrer à tout moment. Et pourtant, une fois la dernière bouchée avalée, le verdict tombe : c’est sublime. Envoûtante et imprévisible, ce titre gagne sans doute encore davantage de puissance en live, où sa construction instable peut devenir une véritable expérience sensorielle. A voir s’il sera de la partie pour la tournée annoncée !
Apocalypse et messe noire made in Igorrr
Avec Mustard Mucous, le tempo ralentit jusqu’à l’extrême. Ici, l’atmosphère devient lourde, suffocante, presque cinématographique. On imagine volontiers une scène d’apocalypse, une horde de zombies avançant inexorablement, portée par cette lenteur hypnotique. C’est l’une des forces d’Igorrr : créer des images mentales saisissantes, presque tangibles, à partir de sons et de silences.
La huitième piste, Infestis, frappe par son intensité. D’abord guidée par une ligne orientale lumineuse, elle bascule soudain dans une messe noire écrasante. Une voix surgit alors, semblant remonter des abysses infernaux pour recouvrir l’auditeur d’une ombre inquiétante. Entre extase mystique et cauchemar dantesque, c’est l’un des sommets de l’album.
Avec Ancient Sun puis Pure Disproportionate Black and White Nihilism, Igorrr poursuit cette exploration des extrêmes. On y martèle des enclumes, on joue du piano avec un excavateur, et pourtant rien ne sonne à côté. L’architecture musicale est parfaitement respectée.
Puis vient Étude n°120, qui semble prolonger l’esprit de Limbo : même atmosphère mélancolique, même intensité spirituelle. Comme une « partie II » implicite, le morceau agit tel un rappel thématique, ramenant l’auditeur vers cette veine envoûtante et sombre.
Enfin, Silence clôt l’album comme un générique de fin. Contre toute attente, la voix y occupe une place marquée, là où l’on s’attendait à une conclusion instrumentale minimaliste. Un choix surprenant, mais finalement idéal : loin de réduire l’album au mutisme, Igorrr offre une fin parfaite, suspendue, qui prolonge l’écho de tout ce qui a précédé.
Verdict dithyrambique pour le nouvel opus d’Igorrr
Avec Amen, Igorrr livre un album total, à la fois monumental et personnel. Alors oui : certains diront que l’album ne surprend pas et qu’Igorrr a fait du Igorrr. Et après ? So what ? Perso, je le trouve un peu plus sombre et solennel que ses prédécesseurs. La voix domine davantage.
Amen est pour moi l’album des paradoxes : il explore sans cesse la frontière entre chaos et harmonie, électronique et orchestral, sacré et profane. Chaque piste est un voyage en soi, mais c’est l’écoute intégrale qui révèle toute la force du disque.
Ces dernières années, rarement un album aura su conjuguer à ce point virtuosité musicale, radicalité sonore et intensité émotionnelle. Un chef-d’œuvre déroutant, excessif, mais profondément cohérent. À vivre, à ressentir… et à redécouvrir sur scène.

Site officiel : https://igorrr.com/





