
« Breath » trad. : respiration. En musicologie, c’est « l’art de séparer les sons en suggérant la présence d’une respiration physique nécessaire à l’intelligence du phrasé ». Pour Los Disidentes Del Sucio Motel, ce fut l’art de se faire plaisir, de se réinventer, de retrouver l’essence même de ses morceaux. Et s’il est facile de parler de « respiration acoustique », il est certain que cet EP recolorie 5 chansons de la discographie du groupe en ne gardant que leur pureté essentielle, soulignée par un très gros travail sur les voix, une batterie épurée et un violoncelle qui apporte l’ampleur et la lourdeur nécessaire à l’ensemble. Ecouter cet opus c’est très égoïstement, prendre un instant pour soi, pour se mettre en retrait du monde.
Bonjour à vous deux, Los Disidentes Del Sucio Motel a sorti son premier EP acoustique « Breath ». Nicolas, tu m’avais parlé d’un défi que vous vous étiez lancé, une envie de proposer autre chose.
Nicolas : en effet, le défi a été double. D’abord artistique puisqu’il a consisté à se réinventer en acoustique. Puis technique, parce qu’on a pris le parti de tout faire tous seuls : l’enregistrement, le mix, le mastering et la pochette. Par contre, c’est Benjamin Hincker qui est l’auteur des photos de presse, parce qu’on ne pouvait pas se prendre nous-même en photos. Il nous a aidé également à faire le packaging de l’album.
L’acoustique n’est pas quelque chose de nouveau pour vous ?
Nicolas : on adore ça et ça fait partie du groupe. D’ailleurs il y avait déjà un titre en acoustique sur notre premier album. Pour ma part, je commence à composer les titres souvent en acoustique et ça dérive ensuite sur de l’électrique. C’est donc assez naturel pour nous.
De plus, l’arrivée de Katia qui est multi-instrumentiste nous a apporté de nouvelles sonorités : d’abord au niveau du chant, ensuite avec le piano et le violoncelle.
Et toi, Gregg, comment as-tu abordé ce défi ?
Gregg : on s’était posé la question du type de percussions qu’on allait avoir et on a opté pour une batterie très light de façon à laisser la part belle aux voix et aux guitares. J’ai eu le travail le moins compliqué pour adapter les instruments, mais c’est très difficile de ne « pas taper trop fort » (sourires)
Comment avez-vous choisi les morceaux ?
Nicolas : en essayant couvrir une assez grande période de la discographie et en choisissant des titres facilement adaptables en acoustique.
Gregg : le défi consistait à faire 5 chansons assez différentes : « Horizon » est très épurée, « The Plague » a un début très acoustique et devient très orchestrée, dans « Z », il y a du lap-steel …
Les lignes de chant et les cœurs sont extrêmement travaillés, certains passages sont presque à capella (Z ou Horizon), et le violoncelle donne l’intensité et l’ampleur aux morceaux, comme par exemple sur From 66 To 51.
Nicolas : il n’y a pas forcément plus de voix que lorsqu’on est en « électrique » mais le travail de mise en avant est différent. Il y a énormément de couches de voix sur « Polaris » qui sont faites pour créer de la masse. En acoustique, l’idée est de créer de l’harmonie et de la proximité.
Mon travail sur le mix a consisté à éviter de tout noyer dans la « réverb » mais au contraire de créer quelque chose de très intimiste et de donner l’impression d’avoir le groupe qui joue devant nous. J’ai parfois mixé certaines voix, l’une à droite, l’autre à gauche pour qu’on ait l’impression d’avoir les deux chanteurs en face. Certaines sont mixées ensemble parce que l’harmonie était parfaite et on a l’impression que se sont deux voix en une, quelques fois on a un effet « choral ». On a essayé d’avoir quelque chose qui sonne à la fois « chiadé » et intimiste et c’est un compromis qui n’est pas facile à trouver.
Le violoncelle est un instrument qui nous touche beaucoup parce que c’est celui qui se rapproche le plus de la voix humaine. On l’a utilisé le plus intelligemment possible en fonction de nos besoins et ce que ça pouvait nous apporter.
Par contre, les violons qui sont en fin de « From 66 to 51 » ne sont pas des violons ! Le secret réside dans le « Pickaso » qui est un mini archet pour guitare acoustique. Il simule le son du violon. Il n’est pas facile d’utilisation et ne fonctionne que dans certaines configurations. C’est un truc qui m’intriguait depuis longtemps et que les copains m’ont offert pour mon anniversaire. J’ai enregistré 20 pistes de guitares différentes avec ce Pickaso. Le résultat nous a bluffé et je trouve super cool d’avoir fait ça avec des guitares !!! C’est vraiment la démarche du DIY !! Par contre c’est bien Katia qui joue du violoncelle.
Un de mes morceaux préféré est « Horizon » parce qu’il se transforme en ballade presqu’intimiste.
Nicolas : je voulais que ce morceau, qui est l’un des plus lourd de notre discographie, soit très épuré. Cette chanson est une allégorie entre l’effet d’un trou noir dans l’espace et ce que ressentent les personnes qui vivent une dépression. Ils ont souvent cette sensation ultra massive qui les empêche de respirer et d’avancer. J’en avais parlé avec un copain qui avait traversé cette maladie. Il m’avait dit que cette chanson exprimait exactement ce qu’il ressentait. Je me suis dit qu’il fallait retranscrire ce sentiment en épurant le plus possible en essayant de faire quelque chose d’ultra intimiste, en ne gardant l’essentiel du message. En tant que grand fan d’Alice In Chains, j’aimais ce côté déprimant, mais, on l’a fait évoluer petit à petit avec l’arrivée d’instruments et ce final à plusieurs voix qui je trouve donne beaucoup de lumière sur la fin et justement donne de l’espoir pour le futur.
Gregg : j’avais Nirvana en tête. Pour ma part, cette chanson est très à part dans l’EP. Je ne savais pas trop quoi en penser au début, parce qu’il y a moins d’instru, mais j’aime bien finalement, ce côté progressif où ça rentre de plus en plus et où ça finit en apothéose.
Et c’est pour ça que vous l’avez mise au milieu de l’EP ?
Nicolas : le track listing d’un album a toujours beaucoup de sens pour les groupes. L’ordre des chansons est fondamental pour moi. Si tu commences l’EP avec ce morceau ultra épuré qu’est « Horizon », avec ces sonorités un peu dissonantes, les gens vont se dire que LDDSM est devenu hyper déprimant. Le mettre à la fin n’a pas forcément de sens non plus, alors qu’on crée la surprise en le mettant au milieu.
C’était une expérience intéressante, mais la première version de l’EP était beaucoup plus épurée avec juste les guitares/voix.
Parlez-moi de « Z ». Ce morceau est complètement différent de la version que vous aviez jouée en acoustique sur scène.
Gregg : elle est plus orchestrée parce qu’on a plus de temps en studio et qu’on a d’autres possibilités. Il y a 3 guitares et le lap-steel.
Nicolas : on a beaucoup travaillé les voix. Le fait d’enregistrer ce morceau lui donne une perspective totalement différente parce que tu as un recul sur ta propre musique. Si on l’avait enregistrée avant de faire le concert, on l’aurait jouée différemment. J’adore ce côté multicouches dans l’enregistrement. Chaque fois que tu en rajoutes une, tu prends une autre perspective et ça te donne d’autres idées.
D’ailleurs, je préfère la version acoustique à la version électrique. Le lap-steel lui donne une vraie ambiance dark folk western. Je venais d’en acheter un on l’a expérimenté à l’occasion de cet enregistrement. Le lap-steel sur « Z » ça parait tellement évident quand tu l’écoutes ! Je me suis éclaté à jouer ça.
Je joue toujours ce morceau avec grand plaisir en live parce qu’il a ce côté assez fédérateur, avec un gros riff, une structure assez simple, un côté un peu catchy, et tout le monde bouge la tête. C’est peut-être le côté nouveauté de cette version, mais j’en serai toujours aussi satisfait dans quelques années. Je trouve qu’elle a une petite âme.
Une partie de instruments a été enregistrée chez Katia, Nico tu as enregistré les voix, les guitares chez toi, comment cela s’est-il passé et quels ont été les obstacles à surmonter pour cette grande première ?
Gregg : j’ai enregistré chez Grégoire Galichet. On a d’abord fait les guitares témoins pour que je puisse jouer. Autant pour « Polaris », on avait enregistré ensemble, autant là ce n’était pas possible dans nos « home studio ». On commence par poser la batterie en février, puis les autres instruments. C’était compliqué pour moi, de me projeter sur une chanson qu’on n’avait pas forcément bossée en répet’. Ainsi, Katia et moi, on a réécrit les morceaux, en posant les structures et les passages qui devaient être allégés. Les violoncelles et piano ont aussi été enregistrés avec Grégoire.
Nicolas : Grégoire Galichet, est aussi batteur de Deathcode Society (qui vient de sortir un excellent premier album). Katia et lui ont également un duo piano batterie, qui s’appelle « Vent Debout ». Il a ces deux casquettes : de musicien et d’ingé son. Il nous connait très bien, puisque c’est lui aussi qui nous sonorise en concert. Du coup, on avait toute la configuration studio autant technique qu’au niveau du matos. D’ailleurs, Gregg a enregistré sur la batterie de « Vent Debout ».
On a ensuite enregistré les percussions, ainsi que les guitares avec Romain. Katia et Grégoire ont enregistré le violoncelle chez moi. Dany est venu à la maison pour le chant et on a refait les harmonies ensemble.
L’expérience de Sapiens m’a beaucoup servie pour mes prises de guitares. Thibault (Falster) avait majoritairement fait les enregistrements. J’ai vu comment il travaillait, et il m’a beaucoup appris sur la partie technique. J’ai encore plus appris en faisant une reprise du titre « Strong Reflexion » de Mars Red Sky pour mon podcast avec Julien Pras.
C’est un autre rythme de travail à la fois, plus difficile parce qu’on n’a pas cette dead line à tenir absolument. Mais cela permet de travailler sans pression.

Votre artwork et les photos de presse sont magnifiques. Quelle est l’histoire derrière cette photo ?
Nicolas : C’est une photo que Katia a prise de sa plus jeune fille sortant du lac qui se trouve à coté de chez eux. Elle représente tout ce qu’on cherchait : cette petite sirène qui sort de l’eau, pour reprendre son souffle et qui représente l’espoir pour l’humanité. Elle a fait l’unanimité et on a demandé à Katia si elle était d’accord. Comme pour la pochette, on a eu plein d’idées pour le titre de l’EP, mais « Breath » s’est imposé avec cette photo.
Comment allez-vous défendre cet EP ?
Nicolas : Cet EP était au départ un délire entre copains avec une guitare et une voix. Comme Sapiens, en son temps, ça s’est transformé en enregistrement et on a sorti un CD. Le vinyle n’est pas d’actualité pour le moment parce que c’est très cher, mais on n’écarte pas la possibilité de faire un deuxième EP acoustique pour les réunir sur un long format.
On a un projet avec un ami qui est directeur d’une chorale très connue en Alsace. Il a récemment joué avec Katia et Grégoire sur une reprise de « Dark Side Of The Moon ». On est en train de travailler sur la mise en place d’un concert dans la même configuration. Cela prend du temps à organiser, mais ça se fera sans aucun doute.
Gregg : c’est un autre délire en termes d’organisation !





