
Et si du chaos naissait la beauté ? Si nos « gueules cassées » se sublimaient en étendard de notre résilience ? S’il y avait ce pouvoir magique qui transformerait nos tourments, nos chagrins, et nos blessures en oeuvre d’art ! Il existe au Japon ce talent ancestral qui répare les céramiques en soulignant leurs brisures avec de l’or. « Demande A la Poussière » s’est emparé de ce « kintsughi » pour l’intégrer à son black metal, en faisant la part belle à la poésie, la philosophie, la peinture et à beaucoup d’autres thèmes. Entre quelques rires et beaucoup d’émotion, Vincent, Neil et Simon nous livrent un récit riche sensible et sincère à propos de la genèse de ce très bel album.
Bonjour Demande A La Poussière, vous sortez votre nouvel album avec Simon Perrin votre nouveau chanteur. Peux-tu te présenter rapidement et nous dire comment tu es arrivé dans cette aventure.
Simon : le groupe recherchait son nouveau chanteur. J’ai participé au casting sans trop y croire. A ma grande surprise, ma candidature a été retenue !
On se retrouve 3 ans après la sortie de « Quiétude Hostile » pour celle de « Kintsugi ». Pourquoi ce titre d’album et que représente-t-il pour vous ?
Neil : l’album devait avoir pour thème la « Parabole des Aveugles ». Nos histoires personnelles nous ayant fait passer chacun par des moments compliqués, le « Kintsugi » s’est imposé comme la métaphore de nos reconstructions personnelles et de nos guérisons émotionnelles. On a trouvé très touchant, ce concept de « reconstruire » une céramique brisée avec une laque soupoudrée d’or pour faire d’un objet brisé, quelque chose d’unique, plus solide et résilient. C’est l’image de la résilience pour nous.
Encore un titre très fort pour un concept qui ne l’est pas moins puisque le kintsugi, est « l’art de sublimer les cicatrices » !
Vincent : c’est tout à fait ça !
Neil : je ne suis pas un spécialiste de la culture japonaise, mais le « wabi-sabi » théorise «la beauté dans l’imperfection ».
Simon : la beauté dans le chaos et l’imperfection.
Je trouve intéressant de mettre en valeur ces fractures « ces gueules cassées » à l’heure de la « dictature » de la perfection et du paraître dans notre société ?
Neil : je suis content que tu soulignes ce point, parce que notre le fil rouge a été d’être nous-même ! D’être imparfaits dans tous les moments difficiles que l’on traverse dans nos vies personnelles. D’essayer de ne pas rentrer dans un moule mais d’exposer notre sincérité, nos fragilités, et nos imperfections.
D’assumer vos failles ?
Neil : pleinement ! L’écriture a été l’expression de quelque chose de très intime et très personnel. Elle s’est faite sur le texte et non sur la musique. Simon et moi avons écrit dans des conditions difficiles. J’étais souvent en déplacement pour des raisons personnelles et j’ai composé dans le train. Cette écriture était de l’ordre du soin pour moi, avec la volonté de poser les choses sur le papier, d’ordonner mes réflexions et de faire de la poésie. J’aime beaucoup Prévert parce que j’adore la poésie simple, réaliste et sincère. On parle de choses simples dans cet album et la beauté est dans les choses simples.
« Quiétude Hostile » parlait de dépression, de dichotomie entre l’apparence de la vie quotidienne et le « moi » profond, est ce que « Kintsugi » vous réconcilie avec l’existence ? Est-ce le résultat de vos réflexions venant de l’album précédent ?
Simon : il y a une dualité dans « Kintsugi » parce que Neil et moi nous nous sommes réparti l’écriture. On a travaillé cette altérité parce qu’on se rejoint. Ses textes ont toujours une progression vers la reconstruction, une lumière au bout du tunnel, alors que les miens « tiraillent » vers le 2ème album sans aucun d’espoir, ni d’optimisme. Chez moi il y a toujours cette volonté de reconstruction, même si elle n’est pas précisée alors que Neil l’a concrétisée.
Et toi, Vincent, comment appréhendes-tu ces textes ?
Vincent : avec beaucoup d’admiration ! Leur façon d’écrire qui est très directe et compréhensible, me touche beaucoup et je la trouve très inspirante. Il a été très intéressant de faire correspondre la musique et les textes. Tout a pris sens très vite, ce qui fait que c’était à la fois facile et exaltant.
L’écriture et la composition sont-elles toujours aussi collaboratives que pour l’album précédent ?
Vincent : Encore plus ! Simon et Neil ont écrit. Mais on s’est assis autour de l’ordinateur pour choisir ensemble ce qui matchait le mieux et qui faisait sens pour nous ; que ce soit les riffs qu’enregistrait Edgar, nos essais de batterie et le maquettage des voix.
Cela permet à chacun de vraiment s’approprier les morceaux ?
Neil : oui, même si nous avons été amenés à faire des choix, à nous poser des questions pour trouver une cohérence. On a obtenu quelque chose dans lequel on s’est tous retrouvés. On a fait un travail de création artistique ouvert, collaboratif, sincère et dans lequel on sait pourquoi on a mis les choses.
Cet album est sombre, lyrique, lancinant, parfois presque dissonant (Inchinawa) avec des alternances de rythmes parfois des respirations (Attrition) et des successions chant hurlé, clair et parfois même murmurés, voire désespéré (Le Sens du Vent) et surtout de beaux passages instru. Qu’avez-vous envie de rajouter ?
Neil : tu as tout dit ! (rires). Ça me fait plaisir que tu parles du morceau « Le Sens du Vent » parce que c’est un morceau que j’ai écrit à propos du déclin physique et mental de mon père, que j’ai vu perdre ses moyens physiques et perdre pied avec la réalité jusqu’à la fin. C’est une réalité à laquelle on sera tous confronté un jour ou l’autre. J’étais auprès de mon père quand j’ai écrit ce texte. Je l’ai envoyé aux autres membres du groupe en leur donnant la signification que cela avait pour moi. Je suis extrêmement touché du résultat parce que je leur ai confié quelque chose de très intime et ils on réussi à le sublimer. On a simplement eu des choix de coupures et de montages. On a eu le luxe de se dire que ce morceau était fort et qu’on allait l’intégrer à l’album parce que c’était cohérent avec ce récit de blessures émotionnelles et de travail de guérison qu’on était en trait de faire. Ça a l’air de te toucher, j’en suis désolé !
J’ai eu cette expérience et je trouve très fort que tu ais confié aux membres du groupe quelque chose de si intime, qu’ils se le soit approprié et qu’ils aient réussi à retranscrire ce que tu ressentais.
Niel : nous avons une règle qui dit que Simon ou moi confions nos textes à la communauté. Les miens sont « retravaillables » à merci d’autant que Simon doit se sentir tout à fait à l’aise pour les chanter. Je donne mon texte pour que le groupe puisse en faire ce qu’il veut que ça devienne. A partir du moment où je ne leur ai rien imposé, eux se le sont approprié. C’était un pari un peu risqué dans la mesure ou on ne connaissait pas bien encore Simon. Je suis extrêmement touché et j’ai beaucoup de gratitude envers eux pour m’avoir laissé travailler de loin parce que j’étais dans une situation compliquée, de leur avoir envoyer mes textes sur lesquels ils ont travaillé seuls et d’en avoir fait quelque chose qui me touche. J’ai beaucoup de chance de pouvoir « expulser » ces émotions et d’avoir les autres membres du groupe qui en ont fait quelque chose de très émouvant !
Les textes en français sont remplis de dualités et de paradoxes.
Ils sont très poétiques mais ont plusieurs niveaux de langage, parfois familier ou plus soutenu avec ces titres en latin ou encore avec des mots plus « délicats » comme Attrition, la cognition, « occlusion de la personnalité » (j’adore cette phrase !) dépiction (représentation, image verbale ou visuelle)
Simon : c’est ma touche d’espièglerie ! (rires) J’aime bien les mots crus, ceux qui percutent et qui captent l’attention. Je vais te raconter d’où ça vient. Un soir, dans un bar, en afterwork, alors que j’étais un peu occupé à draguer, (rires) j’ai été surpris et choqué par les paroles très grossières du morceau qui passait en fond sonore. Ça m’a tellement décontenancé que je me suis dit qu’il fallait que j’écrive de cette façon pour capter moi aussi l’attention de l’auditoire.
Niel : les textes de Simon me posaient problème au début. Quand je m’en suis ouvert à lui, il a m’a expliqué son processus d’écriture et comment il voulait capter l’attention de l’auditeur. Il m’a convaincu et force est de constater que ça marche puisque ça t’a interpellé !
C’était très agréable d’avoir ce genre de discussion avec lui. J’ai eu de nombreux groupes dans lesquels on ne prenait pas autant de temps pour travailler les textes. C’est la première fois que je me pose autant de questions d’écriture avec une personne avec qui je n’étais pas forcément en phase mais qui a su porter ses textes et les défendre.
Ils sont parfois « très visuels » comme avec « La Parabole des Aveugles » ou « Partie » (dont j’adore la fin !)
Niel : La Parabole des Aveugles fait référence au tableau de Brueghel et devait être le thème de l’album, avant qu’on dérive sur un sujet plus émotionnel. C’était le constat d’être embarqué dans un monde où tout le monde se suit vers le gouffre. On va de plus en plus vers la guerre, vers la montée des extrêmes et la crise climatique est de plus en plus tangible. Malheureusement, on ne sent pas qu’il y ait une volonté, une lueur d’espoir ou qu’un dirigeant apportera une lumière. Au contraire on a l’impression que c’est de pire en pire.
Simon : il y a un effet boule de neige qui fait que les gens se laissent entrainer par cette vague destructrice.
Ils sont également philosophiques avec une partie du discours très paradoxal sur la liberté selon JP Sartre sur « Fragmenté » qui dit que « …jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande… » Merci pour ce moment de philosophie. Pourquoi avoir intégré ce discours ? (lien à la fin de l’article).
Vincent : on met souvent des samples sur nos morceaux. Edgar en voulait pour celui-ci parce qu’il trouvait que sa partie instrumentale appelait une voix enregistrée qui ne serait pas la nôtre. Il est tombé sur ce discours et il a trouvé que c’était exactement ce qu’il fallait !
Simon : j’avais envie de ressusciter Antonin Arthaud par rapport au premier album. Toute une partie de ses enregistrements audios m’ont énormément intéressés parce qu’ils collent tellement à la réalité d’aujourd’hui ! Mais Sartre s’est imposé à nous parce qu’il fallait quelque chose de beaucoup plus fort.
Si vos paroles sont importantes et ont beaucoup intéressées la littéraire que je suis, la façon de les mettre en valeur par la musique est tout aussi primordiale.
Vincent : ça été important et évident pour chacun d’entre nous de se recentrer autour du texte et du sens des morceaux. Le chant de Simon, qui est très compréhensible méritait qu’on le pousse et qu’on le mette en avant. On voulait vraiment « faire de la chanson » !
On s’est tous rassemblés autour de cette idée de prendre soin du texte, de l’enregistrement des parties vocales. Même si le line-up a changé, on voulait quand même que ça reste cohérents vis-à-vis de nos envies et que ça reste DALP
On va parler de votre clip qui a été réalisé par Matière Noire. La Parabole des Aveugles est inspiré d’un tableau de Bruegel l’Ancien. Vous mettez également la peinture à l’honneur dans votre musique !
Neil : On est dans l’art total ! (rires). Je vais te raconter l’histoire qui se cache derrière ce tableau. Je faisais un vide grenier avec les objets que j’avais déménagé de la maison de mes parents à Tournon-sur-Rhône, très jolie commune de l’Ardèche. Sur le stand d’en face, un vieux monsieur vendait une copie de ce tableau. Je l’ai eu devant les yeux pendant toute la journée et j’ai fini par craquer et l’acheter. Du coup, je me suis renseigné sur cette œuvre, son auteur et le texte biblique qui l’avait inspiré. J’ai trouvé que c’était un thème en or, que ça collait parfaitement avec le monde d’aujourd’hui !

On va continuer dans l’artistique avec votre très bel artwork créé par Vaderetro en noir et blanc réhaussé d’or. C’est une chimère, transpercée d’épées. Elle semble indestructible ! Et on dirait un blason !
Neil : oui, c’est de l’héraldique ! Vaderetro travaille en « linocut », c’est de la gravure au ciseau à bois, sur une sorte de lino. Etant donné que j’aime beaucoup les illustrations anciennes, les eaux-fortes, et les gravures, je suis un grand fan de leur travail et de leurs représentations animalières. On leur demandé d’illustrer notre album, on leur en a donné le thème, et on leur a laissé le champ libre. Comme on n’était vraiment convaincus du résultat qu’ils avaient présenté dans un premier temps, Simon a trouvé l’idée de la chimère, une sorte de mouton à 5 pattes constitué d’éléments disparates. On a pensé qu’il pouvait sortir quelque chose de résilient de cet animal fait de bric et de broc. Quelque chose qui résonnait très bien avec le Kintsugi.
C’est ainsi que la boucle fut bouclée.
Si le coeur vous en dit et si vous avez envie d’aller plus loin, vous trouverez ci dessous :
le lien Wikipédia à propos d’Antonin Artaud : https://fr.wikipedia.org/wiki/Antonin_Artaud
l’extrait du discours de Jean Paul Sartre sur la liberté : https://www.youtube.com/watch?v=Qc0WvffrlIU&ab_channel=FranceCulture
et le tableau de Pieter Brueghel : La Parabole des Aveugles

Retrouvez le groupe sur sa page facebook : https://www.facebook.com/DALPdoom
Retrouvez notre article à propos de l’album « Kintsugi » : https://loudtv.net/le-kintsugi-de-demande-a-la-poussiere/





