
Nature Morte
À l’heure où beaucoup d’albums se contentent d’aligner les titres sans véritable fil conducteur, Still Life de Nature Morte apparaît comme une œuvre profondément habitée. Derrière ses paysages sonores mouvants, entre post-black metal, post-rock et longues respirations atmosphériques, le trio livre sans doute son disque le plus personnel à ce jour.
À l’occasion de leur release party au Petit Bain, Chris, Stevan et Vincent reviennent sur la création de cet album conçu dans l’urgence, sur leur manière de composer ensemble, sur la dimension cathartique de leurs textes et sur leur collaboration avec Amaya López-Carromero, dont la présence sur « Blue » apporte une nouvelle nuance à l’univers du groupe. Une discussion sincère, souvent à fleur de peau, où il est question de colère, de création et de ce besoin de transformer les tensions du quotidien en musique.
Bonjour Nature Morte. Vous êtes à quelques heures de votre release party au Petit Bain. Que représente pour vous cette soirée ?
Chris : On a déjà présenté cet album, Still Life, pendant la tournée, mais ça fait du bien de pouvoir enfin le lâcher un peu. C’est un album qui a été compliqué à monter.
En quoi a-t-il été compliqué à monter ?
Stevan : Parce qu’on l’a fait dans une période assez resserrée. On avait un calendrier fixé avec le label et un créneau de sortie déterminé à l’avance. On a dû être très efficaces. C’était un challenge.
Chris : D’habitude, on a déjà le gros du squelette des morceaux avant de commencer. Là, certaines compositions n’étaient pas encore prêtes.
Vincent : Il y a eu des changements jusqu’à la dernière minute.
Stevan : On essaie de ne pas bâcler, mais forcément, avec ce genre de contraintes, il faut avancer vite.
Pourquoi avoir choisi un titre éponyme pour cet album ?
Vincent : On connaît très peu de mots. (rires)
Chris : C’est assez drôle parce que, sur les albums précédents, c’était souvent Stevan qui trouvait les titres. Cette fois, je lui ai dit que j’aimerais bien en proposer un. Quand je lui ai suggéré « Nature Morte », il m’a répondu qu’il voulait l’appeler comme ça lui aussi. Ce n’est même pas une blague.
Stevan : À la base, je voulais justement ne pas mettre « Nature Morte ». Puis finalement, l’idée est revenue. J’aimais bien le principe. C’est un faux album éponyme, en quelque sorte.
Votre manière de composer semble assez définie. Stevan pose la base musicale, Chris habille l’ensemble avec les paroles et Vincent apporte la structure finale. C’est comme ça que vous fonctionnez ?
Chris : C’est bien résumé.
Vincent : J’arrange ce qui est déjà largement composé. Le squelette existe déjà. Je modifie quelques éléments, mais l’essentiel est là.
Stevan : Oui, c’est assez juste. Je compose les morceaux avec déjà certaines idées de batterie. Chris pose sa voix assez librement, même si on en discute ensemble. Ensuite Vincent part de ce que j’ai programmé et apporte sa propre vision.
À quel moment tout cela devient-il réellement collectif ?
Vincent : À partir du moment où on commence à jouer ensemble.
Stevan : C’est vraiment lors des répétitions. Quand tout le monde apprend les morceaux et les joue ensemble, on cherche l’alchimie. C’est là que les morceaux prennent réellement vie.
Les morceaux évoluent beaucoup à ce moment-là ?
Stevan : Pas énormément, mais ils gagnent une dynamique supplémentaire. Quand tout le monde apporte sa contribution, il y a un supplément d’âme qui apparaît.
Stevan, tu avais écrit des paroles de « Here Comes The Rain » avec Cindy Sanchez, sur Oddity. Est-ce encore le cas sur cet album ?
Stevan : Pas du tout. Je n’ai écrit aucune parole sur cet album. Sur le morceau avec Amaya, la chanteuse de Maud The Moth, j’avais simplement proposé des lignes de voix. Finalement, elle s’est totalement réapproprié le morceau. Elle a écrit ses propres paroles avec Chris. Ils avaient un thème commun, mais chacun a développé sa partie. On a trouvé ça très bien et on l’a laissée faire. Il n’y a quasiment pas eu d’allers-retours.
Vincent : On s’est résignés à garder Chris finalement. (rires)
Chris : De toute façon, je ne veux même plus jouer ce soir.
Chris, quels thèmes abordes-tu dans les paroles de cet album ?
Chris : Que des choses positives, parce que j’adore le monde et les gens !!! (rires) Non, en réalité, c’est tout l’inverse. Je crois que je me suis vraiment lâché sur cet album. J’avais besoin de sortir beaucoup de choses, souvent personnelles. C’est cathartique. J’ai besoin de gueuler certaines choses parce qu’il y en a de plus en plus qui me fatiguent.
Un ami philosophe m’avait dit un jour : « Plus je vieillis, plus je suis vénère. » À l’époque, ça me faisait rire parce que je pensais qu’en vieillissant on se calmait. Chez moi, c’est plutôt l’inverse.
J’essaie pourtant de rester positif. J’ai un fils de dix ans, une femme que j’aime encore, ce groupe aussi. Mais à part ça, il n’y a pas grand-chose qui me pousse à l’optimisme. Alors je crache tout ça dans les concerts et dans les paroles.
Il y a aussi des événements personnels difficiles que j’avais besoin d’exprimer. D’habitude, j’écris de manière plus abstraite ou plus générale. Là, c’est beaucoup plus direct. J’ai demandé aux deux autres si ça ne les dérangeait pas.
Vincent : Moi ça ne me dérangeait pas.
Chris : Tu étais quand même le premier à me censurer sur certains passages ! (rires)
Et vous, comment recevez-vous ces thèmes ?
Vincent : Je rigole parce qu’il dit toujours que je m’en fiche. Mais oui, je sais ce qu’il évoque et ça me parle. Moi, ce qui m’importe, c’est la musique, les paroles n’ont jamais été mon centre d’intérêt. L’important, c’est qu’il crie au bon moment, avec le bon rythme. Tant qu’il ne raconte pas n’importe quoi, ça me va.
Stevan : C’est un peu pareil. J’y fais attention, mais dans le métal, surtout avec du chant hurlé en anglais, le texte n’est pas forcément ce qui saute aux oreilles. Ce qui m’intéresse surtout, c’est l’ensemble. On lui laisse une grande liberté. Il nous en parle, on valide ou non, mais on lui fait confiance.
Le monde actuel semble vous inspirer une certaine colère.
Chris : Oui. Je pense qu’il faut parfois être désagréable plutôt que de tout laisser passer. Ce qui me fatigue, c’est de voir beaucoup de gens se plaindre mais ne rien faire. Moi, quand quelque chose me dérange vraiment, je le fais savoir. Je ne prétends pas changer le monde. Je veux juste pouvoir vivre tranquillement. Si quelqu’un vient me pourrir la vie, il le saura immédiatement.
Qu’est ce qu’il compte le plus dans vos compositions : la structure ou l’émotion ?
Stevan : Les deux. C’est un équilibre. Nos morceaux voyagent beaucoup. Ils commencent d’une manière et finissent souvent ailleurs. Il y a donc un vrai travail de structure, mais aussi la volonté de relier toutes les parties pour créer une émotion cohérente.
Chris : Je suis complètement d’accord. Nous partageons beaucoup d’influences communes, et elles sont souvent assez sombres. Que ce soit en musique, au cinéma ou même dans l’humour, on se retrouve souvent autour de choses plutôt tristes ou mélancoliques.
Vincent : Même en humour, moi, mes préférés sont les nihilistes.
Chris : L’humour noir, tout ça.
Il y a un vrai aspect cathartique dans cet album.
Chris : Oui, particulièrement sur celui-ci. Sur les précédents, je mettais moins de choses personnelles. Sur Oddity, j’avais commencé à le faire un peu, mais j’inventais encore beaucoup d’histoires.
Vincent : Sur Oddity, quelqu’un avait commenté sur YouTube : « Vous avez inventé le black metal de bonne humeur. »
Tu ne t’autocensures plus aujourd’hui ?
Chris : Non.
Tu notes toujours tes rêves ? (cf notre interview sur Oddity)
Chris : Non. David Lynch est mort, alors je vais lui laisser ça. C’est lui qui m’avait donné cette habitude. Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de rêver ou de faire des cauchemars pour écrire.
En écoutant l’album, j’ai eu l’impression que les structures instrumentales installaient un paysage, puis que la batterie et la voix rendaient progressivement l’ensemble plus lourd et plus sombre. Est-ce ainsi que vous l’avez pensé ?
Vincent : Je n’ai pas l’impression de tempérer quoi que ce soit. Mon rôle, c’est surtout de taper fort.
Disons que tu apportes une dimension plus brutale.
Vincent : Là, oui. Ça correspond davantage à mon rôle dans le groupe.
Chris : Pour la voix, on a volontairement simplifié certaines choses sur cet album. Sur les précédents, je réfléchissais parfois trop à la manière de chanter ou de placer les lignes vocales. Cette fois, nous avons beaucoup maquetté en amont.
On s’est même réservé deux journées entières avec Stevan pour tester des placements de voix, parfois sans paroles définitives, juste avec des sons ou du yaourt. Ça nous a permis de prendre du recul avant l’enregistrement et d’arriver avec quelque chose de plus naturel et plus efficace.
C’est aussi à ce moment-là que vous décidez où placer les longues parties instrumentales ?
Chris : Oui. Quand les morceaux arrivent, on discute ensemble. Si une section instrumentale fonctionne très bien seule et crée une atmosphère particulière, on préfère parfois ne pas ajouter de voix pour préserver cet effet.
Parlons de « Blue ». Ce morceau arrive au milieu de l’album comme une respiration. Avec cette voix extraordinaire !
Chris : Merci pour le compliment sur la voix, mais ce n’est pas moi. C’est mon double espagnol vivant en Écosse. (rires)
Personnellement, ce morceau ne me calme pas du tout. Au contraire, il me bouleverse. Quand Amaya monte dans les aigus, ça me touche énormément. Je ne ressens pas ça comme une pause. C’est un morceau qui me frappe émotionnellement.
Pour moi, il offre une forme de respiration dans l’album.
Chris : Peut-être. Mais même dans sa construction, les deux univers se croisent progressivement. La transition n’est jamais brutale. Pour moi, ce n’est pas vraiment un moment de repos.
Après Cindy Sanchez sur Oddity, cette nouvelle collaboration féminine annonce-t-elle quelque chose de récurrent pour Nature Morte ?
Stevan : Pas spécialement. C’est surtout lié au processus de création. En composant ce morceau, j’ai rapidement imaginé une voix extérieure, plutôt féminine. Nous avons contacté plusieurs personnes et, finalement, cela s’est fait naturellement avec Amaya.

Nature Morte artwork
L’artwork est très sensuel : un corps de femme, des fleurs… On ne sait pas si c’est un bouquet offert ou quelque chose de plus funèbre.
Chris : Ça, il faudrait demander au photographe. Mais au moins, l’image raconte une histoire, et c’était précisément le but. Sur Oddity, beaucoup de gens n’ont pas compris la pochette. Nous, on l’aimait, évidemment, sinon on ne l’aurait pas choisie.
Là, on voulait revenir à quelque chose qui raconte immédiatement quelque chose visuellement. La photo a été réalisée par Alex Lemouroux, qui est aussi un ami. Il l’avait prise plusieurs années auparavant. Quand on l’a vue, elle nous a parlé tout de suite. On lui a donc demandé l’autorisation de l’utiliser pour représenter l’album.
On va revenir à ce soir. Comment allez vous transmettre cette catharsis et toutes les émotions de l’album au public ce soir ?
Chris : Plutôt bien, parce que tout se passe mal aujourd’hui, donc on a la rage nécessaire pour foutre le bordel. (rires)
Plus sérieusement, c’est la première fois qu’on joue cet album dans une salle de cette taille. On a déjà fait quelques dates depuis avril, mais là il y a une forme de pression supplémentaire. On espère surtout qu’il y aura du monde pour partager ce moment avec nous.
Stevan : On va essayer de jouer l’album comme on l’a conçu en studio, tout en profitant du côté plus brut et viscéral qu’offre le live.
Vincent : Pour moi, c’est simplement la continuité de la tournée. Ce n’est pas une date à part. C’est la suite logique de ce qu’on fait depuis plusieurs semaines. J’espère juste que ça se passera aussi bien que les autres concerts.
Chris : On a quand même préparé un nouveau live show.
Dernière question : qu’aimeriez-vous que le public retienne de Nature Morte aujourd’hui ?
Chris : Vu qu’on arrête ce soir… (rires)
Vincent : J’aimerais qu’on dise simplement que c’était beau et puissant.
Chris : « Beau », j’aime bien.
Stevan : Oui, je dirais la même chose. Que les gens passent un bon moment et qu’ils traversent plusieurs émotions.
Vincent : J’aimerais surtout entendre un grand « Ah, c’était bien ! ».
Chris : J’espère que ce sera bien. Ce n’est jamais gagné, on verra.
LINE-UP
Chris Richard (Basse/Chant)
Stevan Vasiljevic (Guitare)
Vincent Bemer (Batterie)
Retrouvez notre interview à propos de l’album Oddity : https://loudtv.net/interviews/nature-morte-nous-parle-de-son-nouvel-album-oddity/
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